Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

Archives

2015-02-21T13:14:41+01:00

A partir de l'éléphant de Ramona Bădescu

Publié par montanié julie

L'éléphant est irrésistible. Pensons à Babar.

Le Pomelo de Ramona Bădescu dessiné par Benjamin Chaud est un éléphant rose. Rose délicat comme un visage rose dont le flanc vu de biais est une pommette ocre. De face, c'est encore plus clair, Pomelo n'est que visage. Ses deux gros yeux blancs où roule une même prunelle noire surplombent les deux lunes ocres directement plantées sur deux pieds solides de commode, de table campagnarde. Pomelo doit être un meuble. Un meuble de jardin. D'ailleurs " Pomelo s'en va de l'autre côté du jardin" est le titre d'un album de 2007 au dessin ingénieux qui place Pomelo dans un bocal ( légende : "Il a l'impression de voir la vie autrement"), lui fait côtoyer une boîte de conserve ouverte, dont le couvercle sur fond de ciel rayonne en roue dentée ( " Pomelo trouve que, décidément, ce nouveau jardin ressemble un peu à l'autre, quelque chose en moins, quelque chose en plus.") Le pourtour de cette roue semble la réplique de la circonférence gris- noire d'un pissenlit rencontré en chemin au début de son périple. L'éléphant rose a quitté le territoire de la vieille tortue Gantok, tricoteuse de tapis en laine rose ocre de même nuance que sa peau. Peut-être ces tricotages auxquels collabore un escargot à lunettes sont-ils des langues chaufferettes sur lesquelles marcher nu-pieds dans une maison de terre crue. Ils préservent Pomelo de se voir réduit en carpette, piétiné, écrasé, se dit le lecteur attentif aux couleurs, à ce qu'elles révèlent d'un si bon dessinateur et de son auteur scénariste. Si le lecteur en rajoute, pourquoi pas? Pomelo est un paumé qui ne fait rien comme les autres. Il veut quitter son jardin parce qu'il est persuadé que tous se moquent de lui. Tout s'y passe désormais comme "si les fraises n'avaient plus un goût de fraise", " comme s'il était le seul à voir ce qu'il voit"," comme si son concerto pour navets n'intéressait que lui" ( il est compositeur et joue d'instruments fleurs, fruits et légumes). Tout le monde rit quand il parle, "personne ne l'a invité à la fête des topinambours". Il doit avoir de gros complexes moldaves. Car le texte nomme le "Prut": rivière frontière entre République de Moldavie et Roumanie. "Il lui semble bien avoir entendu un petit mot indéfini sur son passage, près des mauvaises herbes. Un petit mot qui commence par P comme " Prout" ou " Pomelo". Le dessin de forêt fleurs en regard du fragment de texte est survolé de mots insectes qui commencent tous par "P": " patapouf", "pachyderme", popotin", pamplemousse", "papa". Ils harcèlent l'éléphant comme le feraient des abeilles.

La trompe de Pomelo aussi est spéciale. On dirait une queue. Sur la première de couverture de "Pomelo grandit" (2010), il s'enroule dedans suivant le schéma d'un cadre aux angles arrondis rappelant les labyrinthes de Hundertwasser. Sur "Pomelo et les contraires"( 2011) , l'éléphant rose est de face. Bien planté sur ses pattes de meuble, il sourit - bouche en arc de cercle- à son double tête en bas, pattes en haut, dont les pommettes lunes ocres surplombent les gros yeux blancs. Les quatre prunelles noires des éléphants inversés font des effets de phare-code, ce qui confère de l'expression à cette idée de convergence oppositive et logique. Les deux trompes s'embouchent au milieu. Elles sont d'ailleurs striées d'anneaux comme le corps des carottes quand on les déterre mûres. Alors, elles suggèrent d'elles-mêmes à un esprit économe respectueux de la nature de se faire couper en rondelles en fonction de leurs renflements. Combiner l'éléphant, associé depuis Babar à l'idée de douche portable, à une notion voisine: celle du tuyau d'arrosage aux méandres de corde d'escalade, de lasso, débouche sur la production d'un nouvel effet de fraîcheur, plus alpin qu'africain en somme, quoique toujours campagnard, toujours petit bourgeois.

Un nouvel album de Ramona Bădescu, illustré cette fois par Bruno Gilbert mais toujours publié chez Albin Michel Jeunesse est intitulé " Ce que je peux porter" (2015). Une phrase m'a franchement intéressée: " Je m'occupe de porter l'EAU , dit la pluie qui rembourrait les nuages de toutes les gouttes qui traînaient par terre." En 2010, Ramona Bădescu avait publié un roman illustré par Aurore Callias. " Tristesse et chèvre-feuille". L'action se déroule en sous-bois, les dessins de logements, escaliers, asiles, anses, abris souterrains pour taupes, hiboux, fourmis, écureuils foisonnent de replis minutieux à ravir. Excellentes aussi les idées de provisions, de jeux de nourritures pareils à ceux qui comblent d'extase les petits anges de " La gaieté", le bouquin de Justine Lévy - feuilleté en gare la semaine dernière- ...." Un pique -nique avec une jolie nappe de feuilles fraîches et une sorte de cake aux crottes de fourmis." ( p.37). Ramona Bădescu a d'autres bonnes idées descriptives, narratives, qu'elles soient réalistes ou strictement inverses de la réalité . " Le plus grand des scarabées commença une sorte de poésie, dans une langue inconnue" (p.57). " Les deux amis restèrent ainsi dans la chaleur d'un long silence" ( p.18). "La nuit finit dans un battement de cils"( p.38). C'est ce qu'on appelle être poète.

Voir les commentaires

Girl Gift Template by Ipietoon - Hébergé par Overblog