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2021-06-30T18:26:36+02:00

Photographes

Publié par montanié julie

Hier sur Arte tv "Gisèle Freund, portrait intime d'une photographie visionnaire", 53 mn, réalisation: Teri Wehn Damisch, pays: France, année: 2019. Tout à fait ce qui convient pour enchaîner sur le film regardé l'avant veille, même heure, même longueur (62 mn) "Elliott Erwitt. Silence Sounds Good", réalisé par Adriana Lopez San Feliu, pays: France, année: 2019.

Elliott Erwitt était aussi photographe après la deuxième guerre - de beaux clichés noir et blanc- il a dirigé l'agence Magnum, ses images ont fait le tour du monde... Le film cadre d'abord l'intérieur d'une grande pièce dont les baies montrent feuillages et branches de Central Park. Pas un studio de 20 mètres carrés, de toute évidence. Rapidement, le vieux monsieur se dirige vers l'arrière. Couloirs de dossiers aussi longs que les coulisses à rayonnages de l'appartement de Umberto Eco à Rome ou Bologne, tout en kilomètres de manuscrits et volumes. Ils sont éclairés d'en haut par une lumière dorée naturelle, celle de Central Park sans doute encore, parvenue on ne sait comment pour ensoleiller ces boyaux. Elliott Erwitt a dû être très riche. La photographie, dit-il à la fin du film, lui a permis de vivre, c'est-à-dire de se nourrir ainsi que sa famille. Or, il a eu quatre femmes et sans doute au moins un enfant par épouse. 

Gisèle Freund, mentionne le film de Teri W. Damisch, a travaillé pour l'agence Magnum. On ne sait pas si elle  a été aussi riche qu'Elliott Erwitt mais elle respire la distinction et bien sûr le luxe du quant à soi préservé en toute circonstance, le libre arbitre d'artiste intelligent et reconnu. Gisèle Freund est un chef, à l'instar d'Elliott Erwitt. Son histoire mentionne Walter Benjamin, rencontré à Paris, berlinois comme elle, Victoria Ocampo qui l'a accueillie, l'Argentine où elle s'est rendue, Frida Kahlo qui se serait éprise d' elle, Adrienne Monnier, la libraire à qui W. Benjamin a consacré un texte, avec qui Gisèle Freund a vécu, voyageant avec elle jusqu'à Venise, tout en se défendant à bon droit d'avoir du goût pour les femmes, dit la voix off du film.  Gisèle Freund à peine arrivée à Paris, dans des circonstances sans doute semblables au début du séjour de Hannah Arendt, fréquentait une bibliothèque somptueuse qui a l'air d'un club: abat- jours au-dessus de tables telles des guéridons de casino privé. Sans doute la Bibliothèque Nationale, comment savoir, jamais mis les pieds à la BN. Mais on imagine bien le privilège, pour un émigré obligé de rejoindre  le soir une mansarde dangereuse, de passer des heures dans la tiédeur/ fraîcheur/ le calme d'un lieu aussi élégant.. A Berlin, Gisèle Freund avait commencé des recherches -un doctorat - sur les usages sociaux de la photographie en France au XIXème. Elle avait  Norbert Elias pour directeur de recherches. A Paris, elle  a continué. A la fin du film, Gisèle Freund n'est plus une vieille dame noble et belle mais une pathétique vieille chose qu'on tente de joindre sans y parvenir. Elle vit à Paris toujours, recluse chez elle dans la solitude. Victime d'un Alzheimer avancé, elle est à peine capable de dire au revoir ou bonjour. 

Pourquoi penser aussitôt à Dora Maar, caricaturée en chien par Picasso? Elliott Erwitt a été le Doisneau des chiens. Après avoir été quittée par Picasso, Dora Maar a t-elle continué de photographier?

 On pense à Dora Maar en raison sans doute du film de Annie Maïllis et Sylvie Blum, France, 2020,  vu sur Arte Tv aussi, il y a une semaine : "Pablo Picasso et Françoise Gilot. La femme qui dit non", 53 mn, disponible du 06/06/2021 au 11/08/2021. Un film qui n'apprend pas grand chose de neuf  si on a lu les Mémoires de Françoise Gilot mais fait découvrir, outre la récente expo de l'artiste âgée de presque cent ans, à New-York, de magnifiques images d'elle à cheval, sa beauté de jeune femme idéaliste, sorte de page aux côtés d'un vieux roublard souriant de se sentir photographié sur des gradins  -Nîmes? - et bien sûr des scènes de corridas réelles, dessinées (par Picasso).

De quoi revenir aussi à Narbonne - bifurcation souvenir après arrêt sur image -, classe de troisième, l'année du brevet. Epoque où le prof de français Monsieur Q...M.., un remplaçant, nous préparait à l'examen en montrant des albums et en nous initiant à un lexique: véronique, muleta, banderille, habit de lumière etc. Licencié de philo, il n'avait jamais enseigné encore, il venait d'être démobilisé, il avait vingt-sept ans, il avait été officier -privilège des soldats qui ont fait des études - il riait tout le temps, tout au plaisir de se retrouver chaque jour en chemise, pantalon "normal", blazer. Outre la corrida, il avait une deuxième passion localement enracinée qui multipliait ce qu'il disait être son bonheur d'enseigner dans cette ville (il était de Marseille): le rugby. Encore un prétexte pour faire circuler pour mieux les cerner lexicologiquement, des images exceptionnelles : nez en patate, yeux au beurre noir, physiques masculins d'une bestialité hallucinante, cuisses et avant-bras qui faisaient songer au Néandertal plutôt qu'aux rapides boléros de l'arène, sur chaussons de danse rythmique prolongeant le galbe de chaussettes roses, quand deux cornes frôlent l'aine de l'acrobate en promesse de mort. Sauf que la corrida avait un podium en littérature (Montherlant), apprenait des choses sur Nîmes, dernière limite géographique -hors Espagne - pour un matador, au-delà de laquelle son art vire à la  boucherie mais le rugby ... Il figurait à peine en chronique -orale/journalistique-centre- ville-narbonnais, grâce à Walter Spanghero  en train de gagner en Afrique du Sud, face aux Springboks... Toute la classe espérait ...!  Une avait la chance de porter à l'intérieur du lycée  une robe en coton perlé orange, ceinte d'un lacet de cuir noir -couleurs du Racing - ...Toute la classe espérait, donc, que l'équipe ne reviendrait pas de l'épreuve borgne, aphasique, cuir chevelu arraché sous le bandeau protecteur, nez tordu, arcades sourcilières hors d'usage, cage thoracique défoncée, une jambe en moins, que sais- je... De telles perspectives rendaient  supportables un échec au brevet. Si Spanghero même revenait  infirme de la finale, quel parent reprocherait à sa progéniture d'être collée? 

Le film"La femme qui dit non" est sans doute documenté aussi par des livres d'Annie Maïllis sur la corrida en littérature (Michel Leiris).

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