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2017-07-04T22:36:35+02:00

Le train jeté dans le champ et mon crime sous-jacent

Publié par montanié julie

C'était donc au cours d'un voyage en train. Le crépuscule du soir était vert ou doré. C'était avant ou après la traversée des gorges du Jura. Soudain, je comprenais que j'étais seule dans mon wagon. Dans le train entier? Peut-être le convoi n'avait -il même plus de conducteur... Et pourtant, si je penchais la tête par la fenêtre, il se courbait comme un arc sur une voie en forme de U. Comme il fallait mettre fin à ce transport démentiel vers un ailleurs inidentifiable, j'ai choisi d'abandonner mon cartable et ma valise sur un siège. J'aime beaucoup mon cartable fauve à serrure codée comme celle d'un coffre. Quand je l'ai acheté dans un magasin d'objets de cuir déstockés, il coûtait la moitié de son prix réel. Il restait cependant très cher et j'ai pensé avec regret que j'aurais dû acheter un tel objet à l'âge de vingt-cinq ans. Il était visiblement fait pour durer une vie, une carrière de prof usant de lui comme d'une valoche de clocharde, un étui pour scouts au mieux, bon à se remplir de trousses, de crayons, de carnets à dessins qui font passer le temps entre deux surveillances, durant d'interminables surveillances, qu'on bourre au hasard des passages en librairies de bouquins pas pour les élèves, de kebabs troussés dans une poche plastique pour éviter qu'ils coulent sur un paquet de copies d'examens, de trousses de toilettes de dépannage quand on est obligé de coucher sans bagage dans un hôtel parce qu'on s'est laissé coincer trop tard au bureau pour sauter dans le train qui vous ramène à la maison etc. En fait, la merveilleuse sacoche fauve à serrure de coffre a mis deux ans à se racornir, trois à s'élimer à l'emplacement de l'accordéon (je l'ai cirée avec amour, avec remords, comme on panse une bête dont on n'a pas su prendre soin). Quatre ans après achat, elle était noirâtre par plaques, brune, sanglante presque, culottée comme un jeans de cow girl du Far-West, comme la pipe d'ambre d'un fumeur qui mourra de son vice. Mon cartable était devenu vieux comme si j'en usais depuis trente ans. Voilà ce qu'il advient des objets quand on est brise-fer dans l'âme, en tout domaine, à tout âge, en toute saison, depuis toujours. Je n'ai dû garder avec moi que mon sac à dos noir acheté dans la même boutique de déstockage pour un prix tout aussi dérisoire. J'ai ouvert la porte du wagon. Il m'a fallu tirer dessus comme si un gaz faisait pression pour me garder à l'intérieur. J'ai descendu le marchepied. Je me suis retrouvée sur la voie entre les menus cailloux, les merveilleux rails rouillés qui me font toujours penser au titre de Joan Baez: "Diamonds and rust": l'essence de la poésie ferroviaire. La rouille, c'est celle des rails, le diamant: les larmes de rosée ou pluies qui perlent aux vitres. Une fois les pieds sur l'herbe qui borde toujours les voies rouillées, j'ai saisi mon wagon à pleines mains pour le jeter loin dans les champs. Je l'ai donc lancé d'un geste vigoureux. Projectile de plomb, il a franchi l'espace d'un jet comparable à celui des flèches. Je l'ai vu pour ma plus grande déception tomber non pas droit sur ses roues, en position de carriole, de roulotte tsigane, mais sur le flanc. Se coucher, vitres comprises, dans ce rectangle de terre rouille ourlé d'un vert même pas labouré. J'ai eu le temps de me demander ce qu'il était en train d'advenir du contenu de ma valise, le cartable fauve, j'avais déjà oublié ce qu'il y avait dedans. Mais la valise devait détenir une provision de flacons, de bouteilles, de liquides interdits, sûrement en train de se répandre sur mon linge, à cause de cette position déséquilibrée, qui avait peut-être déjà brisé ceux qui étaient en verre... Pourtant, plutôt que de m'attarder sur cette question intime sans rapport avec la situation (un wagon  de chemin de fer n'est pas une soute à bagages d'avion), je suis revenue m'atteler à la seule véritable urgence: démonter la partie de voie, les doubles rails sur lesquels MON wagon à présent couché dans la terre rouge, avait stationné avant que j'en descende, juste au moment de prendre le virage du grand U. J'ai arraché une double rangée de dix mètres de rails. Je crois que je les balançais derrière mon épaule comme un ivrogne slave, comme un Raspoutine. Je ne sais pas s'ils allaient s'écraser dans quelque torrent jurassique, se planter comme des épées dans le champ qui hébergeait déjà mon habitacle, mon seul foyer sans doute. Le principal, c'est que je les éliminais, je ne les voyais plus. Le trou sur la voie était désormais un hiatus sans remède.Tout TGV, tout TER lancé à toute blinde déraillerait (faute de  continuité des rails), il perdrait pied, tout équilibre, il se coucherait sur le flanc, non du champ rouge  bordé de vert mais de la voie. Quand j'ai été clouée sur place par la certitude qu'il allait m'arriver la même chose qu'aux assassins du petit Gregory Villemin. Même dans vingt ans, on  m'arrêterait. Les trains qui avaient derraillé par ma faute contenaient des passagers, des conducteurs qui n'avaient pu que mourir, surtout dans ce grand U isolé, jurassique que fréquentent les seuls dinosaures et non les ambulances ou les voitures de pompiers. Quant à mon identification, c'est l'investigation de mes bagages dans le wagon qui l'avait permise. Le contenu de mon cartable fauve (une négligence unique au monde, les kebabs avaient dû couler, peut-être même sur des copies de bac) l'amoncellement anormal, typique de ces flacons dans ma valise (du laudanum? de l'huile d'olive? de la limonade rose? du dissolvant ? de l'acide chlorydrique?).

 Peut-être avais-je réussi à empêcher la déportation  de Simone Veil adolescente mais j'avais à coup sûr supprimé l'unique moyen de fuite de ceux qui étaient sur le point de sauver de l'arrestation la mère de Véronique Sanson: une résistante experte dans le posage de bombes sous voies ferrées, les déraillements, les confiscations de mitrailleuses. J'avais sûrement empêché aussi la prise de conscience du frère de Sophie Scholl, en route en 1942 vers la Pologne (il aperçoit des détenues en robes rayées, à qui il offre de l'eau quand son train rempli de soldats allemands s'arrête, bien sûr il est braqué par un confrère qui menace de l'abattre pour son geste et sommé de remonter dans le train, sans pouvoir davantage s'informer). C'est raconté en images dans les premières pages de l'album numéro 2 de la série "Femmes en résistance" - Sophie Scholl - publié par Casterman en 2014, idée originale et dossier historique: Emmanuelle Polack. Scénario: Régis Hautière, Francis Laboutique, dessin: Max Weber, mise en couleurs: Domnok. Sophie Scholl était moins belle que Simone Veil mais son visage était intéressant, original. Avec mon action d'ablation des rails, j'avais évité que son frère ne revienne la mettre au courant du sort des détenus en camps, ne l'enrôle donc dans son action militante contre le nazisme, ne la conduise vers le procès à la suite duquel elle sera décapitée. Mais qui prouve qu'on ne l'aurait pas arrêtée quand même, expédiée en camp de concentration en Pologne précisément? Pourquoi? Mais voyons, parce que Munichoise. Parce que catholique même, au méris de tout bon sens !! Et je n'avais pas réussi à empêcher non plus la circulation des voitures sur des routes parallèles aux voies ferroviaires. Telles celle dans laquelle la Gestapo embraque Berty Albrecht. Voir " Femmes en résistance n°3" - Berty Albrecht (une dangereuse terroriste arrêtée par la Gestapo) - Casterman, 2015. Idée originale et dossier historique: Emmanuelle Polack, scénario: Régis Hautière, Francis Laboutique, Dessin: Ullcer, mise en couleurs: Domnok. Berty Albrecht était née à Marseille, dans une famille de la bourgeoisie protestante. "La première cause qu'elle épouse, c'est celle des droits de la femme. L'égalité. la libre disposition de son corps" dit le commentaire biographique qui clôt chacun des trois bouquins dans la série "Femmes en résistance" dont je dispose (Amy Johnson, Sophie Scholl, Berty Albrecht). Dans le cas de Berty Albrecht, il est signé Domninique Missika et Emmanuelle Pollack. Si Berty Albrecht ne s'était pas suicidée en 1943, pour éviter une exécution ou de nouvelles tortures, si elle avait survécu à la guerre et pu déployer l'action politique de ses rêves, c'est peut-être elle qui aurait accédé aux fonctions qui ont permis à Simone Veil de se voir considérée comme un(e) promoteur(e) de la liberté des femmes.

Mais le téléphone m'a réveillée, je ne sais plus à quel moment de mon action titanesque sur rails, en tout cas sans rapport avec la lecture du journal lyonnais disant en première page "Merci" à Simone Veil, feuilleté il y a quelques jours au supermarché... Sans rapport non plus avec la première page d'un journal différent parcouru aujourd'hui sur présentoir en gare, un périodique scandalisé par l'entrée de Simone Veil au Panthéon. Indigné en particulier par "l'obséquiosité" des éloges qui pleuvent  sur elle dans la presse française depuis l'annonce de son décès - je parierais n'importe quoi que le terme "obséquiosité" vise ses origines bourgeoises ou son mariage, tout aussi bourgeois... Je ne saurai donc jamais si le joli dessin, les charmantes teintes crépusculaires de MON wagon couché dans le champ rouille étaient sur le point de virer au rouge brique plus que délicieux des wagons de tram de la Deutsche Bahn, qu'on emprunte dans le sous-sol de la gare de Munich pour se rendre par exemple à Eistätt, à Seefeld, à Ingolstadt, à Dachau comme les dizaines, les centaines de personnes qui font le trajet chaque jour pour pointer en classe, en fac, au boulot.

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